Temp-éré

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Peur

On n’a jamais vu quelqu’un devenir fanatique de nature à partir d’une argumentation rationnelle. C’est un élan, une tonalité, une révélation ! Quelle erreur alors, que de vouloir faire une « éducation à l’environnement » en apprenant d’abord une foule de données scientifiques.

L’intérêt pour le détail du fonctionnement biologique de la nature ne vient qu’à ceux qui ont d’abord un attrait sensible, à ceux que ça intéresse.

« Connaître pour aimer » a-t-on pu lire de nombreuses fois comme slogan, en livres et en pancartes. C’est la charrue avant les boeufs ! L’ouverture émotionnelle est le premier pas indispensable. Et pas du pseudo dans un parc de vision ! Mais des ambiances solitaires où les troncs perdus dans le brouillard se ressemblent tous, des sentiers qui finissent traîtreusement en succions dans la vase des roselières, des glaciers balayés par le blizzard. Vraie nature, sans apprêt, qui se fout de notre vie et de notre mort, qui est là comme elle était, comme elle sera, à un milliard d’années de distance.

La peur qui s’éveille alors, est une part de la nature. Elle envahira tout et vous passerez au travers… Comme le Petit Chaperon Rouge avalé par le loup… Ce vieux conte initiatique, tellement édulcoré maintenant, nous disait qu’en passant dans le ventre du fauve, on en acquérait en ressortant tous les pouvoirs.

Car si vous laissez passer le courant sans vous affoler, vous ressortirez du ventre du loup. En en ayant fait le tour, si l’on peut dire. Une terreur affrontée, un objet effrayant auquel on s’identifie (comme les enfants qui jouent aux fantômes) perd son pouvoir. La nature reste énorme, indifférente, splendide et horrible à la fois. Mais elle vous a digéré. Maintenant vous en êtes ! Que pourriez-vous dire alors et faire contre, sans vous atteindre vous-même ?

Et si vous choisissez de rester sur l’autre rive, dans la sécurité des autoroutes et des miradors, pourquoi ne pas se rappeler quand même que la possibilité existera toujours de franchir la porte de la peur, d’explorer ses propres marécages, de sonder ses propres abîmes. Nul besoin de passer sur le divan du psychanalyste. La lande ou la savane, le papillon ou la couleuvre, sont, pour peu que vous collaboriez,

prêts à se charger de l’essentiel…

François Terrasson