Temp-éré

traces

Normal

Il n’y a pas non plus un seul être humain qui soit « normal » au même sens que celui qui vient d’être indiqué. P. Schröder définit le psychopathe comme un être humain qui, par sa complexion psychique constitutionnelle, ou bien souffre lui-même, ou bien fait souffrir la société des hommes. D’après ce qui a été dit plus haut, il pourrait tout d’abord sembler que, selon cette définition, nous fussions tous sans exception des psychopathes, car chacun de nous « souffre » (leidet) d’être contraint par la responsabilité rationnelle, tantôt à tenir en lisière ses types d’action et de réaction innés, et tantôt à suppléer à leur défaillance. Pourtant la pertinence et l’utilité de l’image conceptuelle de Schröder apparait dès lors qu’on donne au verbe « souffrir » son acception médicale. Avec l’élargissement, typique chez les êtres domestiqués, de l’étendue de la plage de variation, la moyenne des comportements sociaux innés chez l’être humain joue à l’intérieur de marges très importantes, de telle sorte que le concept de « normal », en ce qui concerne les impulsions tendancielles de son comportement, est chez lui aussi difficile à déterminer qu’en ce qui concerne ses caractères corporels distinctifs. De là vient que, d’un homme à l’autre, les performances de la compensation régulatrice tributaire de la morale rationnelle, sont extrêmement différentes. Mais, même si nous laissons complètement tomber le concept de normal, la frontière posée par Schröder entre l’être sain et le psychopathe conserve toute sa justesse. Elle tire son origine du fait que la structure supérieure de la personnalité de l’être humain ainsi que sa morale sociale rationnelle font brutalement naufrage quand les aptitudes compensatrices qui sont tributaires de ces dernières excèdent leurs forces. Dans son comportement, l’homme devient alors tantôt un asocial, et tantôt un malade, c’est-à-dire qu’il développe ce que la psychopathologie désigne par névrose et plus particulièrement, par symptôme névrotique. Pour appliquer à ce processus pathologique une comparaison empruntée à la psychopathologie : l’homme intellectuellement sain ne se comporte pas, par rapport au psychopathe, comme un être corporellement sain par rapport à un être corporellement malade, mais exactement comme un malade cardiaque avec une défaillance cardiaque compensée, par rapport à un malade cardiaque affecté d’un vitium cordis décompensé. Cette comparaison symbolise très bien le degré d’exactitude de la frontière entre l’être sain et le psychopathe et fait directement comprendre l’importance et le caractère imprévisible des différences individuelles qui séparent les uns des autres les individus réputés normaux quant à leur tolérance à l’endroit des lourdes contraintes de la morale.

Konrad Lorenz

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