Temp-éré

traces

Milieu

Le même sujet comme objet dans différents milieux

Je prends comme exemple un chêne qui est peuplé de nombreux sujets animaux et est appelé à jouer un rôle différent dans chaque milieu. Puisque le chêne apparaît aussi dans divers milieux humains, je commence par ceux-ci.

Dans le milieu absolument rationnel du forestier, qui doit déterminer quels troncs de sa forêt sont bons à abattre, le chêne voué à la hache n’est rien d’autre qu’une brasse de bois que le forestier essaye de mesurer avec précision. Il ne fera guère attention à l’écorce boursouflée qui ressemble fortuitement à un visage humain.

Le même chêne dans le milieu magique d’une petite fille pour qui la forêt est encore peuplée de gnomes et de lutins : la petite fille s’épouvante pour le chêne qui la regarde avec son visage méchant. Le chêne tout entier s’est transformé en dangereux démon.

Pour le renard qui a bâti sa tanière entre les racines du chêne, celui-ci s’est transformé en un toit solide qui le protège avec sa famille des intempéries. L’arbre ne possède ni la tonalité d’exploitation qu’il a dans le milieu du forestier, ni la tonalité de danger qu’il a dans le milieu de la petite fille, mais simplement une tonalité de protection. Le reste de sa morphologie ne joue aucun rôle dans le milieu du renard.

Le chêne présente également une tonalité de protection dans le milieu de la chouette. Mais cette fois-ci ce ne sont pas les racines, lesquelles restent complètement en dehors de son milieu, mais les énormes branches qui lui servent de rempart.

Avec ses nombreuses ramifications qui offrent des tremplins commodes, le chêne acquiert pour l’écureuil la tonalité d’ascension, et, pour les oiseaux chanteurs qui construisent leurs nids dans les ramifications plus élevées, il reçoit l’indispensable tonalité de support.

Selon les différentes tonalités actantielles, les images-perceptions des nombreux pensionnaires du chêne sont formées différemment. Chaque milieu découpe dans le chêne une certaine partie dont les propriétés sont aptes à former aussi bien les porteurs de signes perceptifs que les porteurs de signes actantiels de leurs cercles fonctionnels. Dans le milieu de la fourmi, l’ensemble du chêne disparaît derrière son écorce craquelée dont les vallées et collines deviennent le terrain de chasse des fourmis.

Le bostryche cherche sa nourriture sous l’écorce qu’il fait sauter. C’est là qu’il dépose ses oeufs. Ses larves creusent leurs galeries sous l’écorce où, protégées des dangers du monde extérieur, elles continuent de se nourrir. Mais elles ne sont pas totalement protégées. Car elles sont poursuivies non seulement par le pic qui détache l’écorce par de puissants coups de bec, mais aussi par l’ichneumon, dont la fine tarière pénètre comme dans du beurre le bois du chêne qui est dur dans tous les autres milieux, et extermine les larves en leur inoculant ses oeufs. De ceux-ci sortent des larves qui se gavent de leur victime.

Dans les cent différents milieux de ses habitants, le chêne joue en tant qu’objet un rôle des plus variables, avec telle partie ou avec telle autre. Les mêmes parties sont grandes ou sont petites. Son bois est dur ou tendre. Il sert pour se protéger ou pour attaquer.

Si l’on voulait récapituler toutes les propriétés contradictoires que le chêne présente en tant qu’objet, il en résulterait un chaos. Et pourtant elles ne sont que les parties d’un sujet, en soi solidement structuré, qui supporte et préserve tous les milieux, sans jamais être reconnu de tous les sujets de ces milieux, et ne jamais pouvoir l’être.

Jakob von Uexküll