Temp-éré

traces

Fragile

Accepter d’être fragile

Deux postures traversent chacun de nous : se donner comme idéal l’individualisme et choisir de rester dans la maîtrise (en combattant toute fragilité) ou bien au contraire accepter sa fragilité, c’est-à-dire assumer pleinement sa condition humaine. En chacun de nous ces deux tendances existent, il nous appartient de choisir.

Accepter notre fragilité, en faire le motif de notre vie (comme une musique a son thème) passe donc par l’abandon d’une manière individualiste de se vivre, selon laquelle la fragilité n’est que faiblesse et semble une menace permanente contre laquelle il faut lutter — tout en sachant obscurément que le combat est perdu d’avance… C’est accepter de ne pas faire de son moi un empire dans l’empire ; de ne pas être propriétaire de soi-même, de ne pas être une unité indivisible et forte de ses appartenances, campée dans ce qu’elle est, se tenant à la devise « Je suis ce que je suis », et donc opposée à tout changement, vécu alors comme un danger. C’est également accepter de ne pas garder le contrôle de soi, un contrôle qui empêche toute jouissance (puisque dans la jouissance on ne se possède plus), et qui limite les joies aux petits plaisirs du propriétaire.
(…)

Accepter, savoir composer

Être un sujet fragile, c’est également sortir d’une guerre ordonnée par une logique binaire : l’un ou l’autre. C’est penser que l’un peut composer avec l’autre. Ce que nous perdons en force, nous le gagnons alors en puissance. Nous ne sommes plus confinés dans la casemate d’un moi fort en lutte contre tout ce qui n’est pas lui. Une fois ouvertes les portes de notre forteresse, la respiration rétablie, nous participons du paysage qui nous entoure…

C’est savoir que je ne me réduis pas à ce que je suis, mais que je suis multiple, que je peux penser autrement que je pense, ressentir autrement que je ressens. Que je suis composé de nombreux moi, à commencer par les identifications que j’ai faites à mes deux parents : j’ai pris chez l’un et chez l’autre des désirs, des idéaux par définition distincts, souvent contradictoires, ils mènent leur jeu en moi, c’est à partir d’eux que je fais ma cuisine personnelle.

C’est encore dire que « je » n’est pas « moi », pas seulement ma conscience ni mon corps, pas seulement ce que je me représente de moi… « Je est un autre », disait le poète Rimbaud. Ce que chacun peut constater en s’observant un peu. Dire « Je désire » ou « Je pense », c’est faire un raccourci, certes pratique dans le quotidien, mais un raccourci incertain. Plutôt que de dire « Je pense donc je suis », il faudrait dire : « Je suis où la pensée (le désir) me vient. » « Je » n’est pas « moi », pas seulement moi, mais aussi un autre qui pense et qui désire en moi ; pas seulement l’autre inconscient décrit par la psychanalyse, mais peut-être aussi tout ce qui est autre et participe de moi : en synthèse, la situation concrète dans laquelle je suis, et que je suis. Il est en effet impossible de me représenter ailleurs que dans le temps et l’espace où je vis : dans cette époque, dans cette société, dans ce pays, à travers les choses que je vois, les personnes que je rencontre, les paroles que j’entends.

(…)

S’opposant au monde en cherchant à le dominer, l’individualiste le perd. Se sachant une partie d’un monde dont il dépend, le sujet fragile s’embarque dans son mouvement.

Jean-Claude Liaudet

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.