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Les plaisirs de l’égalité

Un nouveau modèle doit faire prendre conscience, par l’éducation donnée à tous les acteurs, de l’iniquité de l’atteinte portée aux droits symétriques de l’humain féminin que nous constatons. Mais cela ne suffira pas si ce nouveau modèle ne comporte pas, pour le genre masculin, une rétribution analogue à celle que la contraception institutionnalisée apporte au genre féminin. Quelle rétribution ? Ce peut être la libération de l’obligation de paraître, le fait de place dans d’autres registres que le registre sexuel par domination et contrainte l’accomplissement de soi et la considération intime que l’on en attend, la certitude de plaisirs librement consentis auprès de compagnes elles aussi désinhibées.

Rien ne doit être impossible ou interdit entre partenaires adultes avertis et consentants. Un de ces plaisirs sera sans doute celui de vivre à égalité, de façon nouvelle, une sexualité libre, hors de l’opacité d’une relation payante ou d’un rapport brutal de domination.

Theodore Zeldin écrivait : « Chaque fois que dans un couple, l’un réussit à traiter l’autre en égal et à écouter attentivement ce que dit l’autre, il change le monde même si c’est de façon infime. Il peut savourer personnellement et immédiatement le résultat. L’égalité dans le respect a remplacé l’égalité économique en tant qu’objectif immédiat. »  (Le Monde des livres, 24 janvier 2003.)

Cette prise de conscience du plaisir à parler d’égal à égal entre les sexes, dans une véritable compréhension intellectuelle et affective, est un des gains à attendre, pour les hommes aussi, du renversement du modèle archaïque dominant. Mais il faut avoir constamment présente à l’esprit la difficulté de l`entreprise, ne serait-ce que parce qu`elle demande à une moitié de l’humanité de se défaire de privilèges millénaires pour accéder à des bonheurs dans l’égalité dont nul ne lui a jamais fait envisager la simple possibilité, philosophes compris, ni tracé la charge rétributive éventuelle. Parvenir à l’égalité ne suppose pas de le faire par une victoire à l’arraché dans une « guerre ›› menée contre le genre masculin qui ne peut alors que se défendre, ou par des sanctions incompréhensibles au regard du schème dominant, mais par la coopération et l’alliance, changement de perspective qui suppose, on s’en doute, d’avoir déjà atteint, grâce à de multiples actions individuelles, le premier état de la révolution.

Françoise Héritier