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Repenser l’éthologie (et l’ethnologie)

La question des cultures animales et des associations entre l’homme et l’animal dans les cultures humaines pose celle des rapports entre l’histoire et l’Evolution, entre la phylogenèse et le progrès — et plus généralement celle des différences et des similitudes qui lient l’homme et l’animal. Il s’agit d’une question délicate parce que si on la prend au sérieux, elle disqualifie l’organisation universitaire des savoirs qui est précisément fondée sur la dichotomie entre l’homme et l’animal. Je crois que nous n’avons pas suffisamment conscience de ce que les nouveaux objets et les approches inédites de l’éthologie nous obligent à reconceptualiser totalement cette dernière. Qu’est-ce que l’éthologie ? La question doit être clairement posée. Les réponses qui lui sont habituellement données sont rarement satisfaisantes. Elles sont trop consensuelles. Science de l’étude du comportement animal, lira-t-on. Ou science des sociétés animales. Aucune de ces caractérisations n’est pleinement acceptable. Toutes présupposent qu’il est possible de se satisfaire d’une réponse qui se révèle vite trop restrictive. Dans le cas de la question des cultures chimpanzées, par exemple, on sent bien que la question cruciale est moins celle des cultures chimpanzées sensu stricto, que celle, plus problématique, des rapports entre cultures chimpanzées et cultures humaines. Le problème n’est pas tant de savoir ce qui différencie les unes et les autres, ou ce qui les rapproche, que de savoir pourquoi nous attachons tant d’importance à mettre les cultures humaines à part. La blessure narcissique que j’ai évoquée plus haut, qui reconnaît à l’animal la possibilité d’être un sujet ou un individu, voire une personne, doit être repansée – elle doit être soignée dans une perspective plus fraternelle. La discussion peut alors s’engager dans deux direction. La première consiste à établir une liste des caractéristiques qui existent chez les unes et non chez les autres. La deuxième direction se demande ce que sont les cultures humaines pour pouvoir poser la question des cultures chimpanzées, et ce que sont les cultures chimpanzées pour être incapables de le faire. Autrement dit, qu’est-ce qu’une culture qui peut envisager cette hypothèse d’une pluralité des cultures alors qu’elle reste enfermée dans ses propres caractérisations de façon autiste ? On remarquera que la culture du Moyen Âge était aussi autiste-que les cultures chimpanzées de ce point de vue, et que l’explication phylogénétique n’est que partiellement satisfaisante. Il s’agit donc de réinventer l’éthologie, non en la restreignant à une science du comportement animal mais en l’ouvrant comme science du contrôle et de l’interprétation. L’éthologie est fondamentalement une postcybernétique et une herméneutique. Pourquoi devrait-on restreindre l’éthologie à l’animal ? Pourquoi ne pas l’étendre au végétal et à l’artefact ? Mais il s’agit aussi de réinventer l’ethnologie. Si l’ethnologie est la science des peuples, comme se plaisent à le dire les ethnologues, pourquoi en exclure l’animal ? A-t-on jamais vu une culture humaine purement humaine ? Toute culture humaine n’est-elle pas aussi une culture animale ? Les sociétés animales les plus complexes ne le sont-elles pas suffisamment pour intéresser les ethnologues ? Et les sociétés animales les plus complexes ne le sont-elles pas suffisamment pour intéresser les éthologues ? C’est bien ainsi, finalement, que doit être compris le titre de mon essai — non tant dans une perspective strictement phylogénétique que j’ai toujours soigneusement évitée dans ces pages, que dans une perspective écologique : le phénomène culturel est intrinsèquement animal, et les sociétés humaines ne font pas exception. L’éthologie est-elle pour autant idéologiquement dangereuse ? Contrairement à ce que j’ai entendu un étudiant dire dans un cours de troisième cycle en sciences sociales qu’on m’avait invité à faire il n’y a pas si longtemps, il n’est pas idéologique de vouloir comparer les sociétés animales et les sociétés humaines.
C’est ne pas vouloir le faire sur la base d’arguments théologiques (les sociétés humaines seraient tellement « spéciales » qu’il faudrait les étudier à part) qui l’est. Je n’ai jamais prétendu que l’éthologie pourrait résoudre tous les problèmes, mais je soutiens que tout problème que rencontre une société humaine a une dimension éthologique qu’il est important de prendre en compte pour tenter de le résoudre et de le comprendre. J’ajouterai qu’il me semble indispensable d’initier à l’éthologie tout spécialiste de sciences sociales et tout « décideur » potentiel — à condition toutefois que les limites de l’éthologie soient clairement précisées et discutées. Les avantages de cette formation en éthologie ne seraient pas tant empiriques (les résultats de l’éthologie actuelle) que conceptuels (les approches et les méthodologies de l’éthologie sont d’une grande efficacité).
Je crois que le fond du problème, comme je l’ai montré à propos des singes parlants en 1995, est que nous avons encore d’incroyables difficultés à passer d’un darwinisme romantique (considérer que nous sommes des espèces de singes, posture intellectuelle un peu dandy) à un darwinisme réel (nous sommes vraiment des singes et nous devons savoir dans le détail ce qui nous distingue des autres espèces de primates)*

* Quant aux élites intellectuelles françaises, un seul exemple suffira à montrer le désastre de la situation actuelle vis-à-vis de ces questions : il y a peu, « la nature » était un des thèmes au programme de l’agrégation de philosophie – concours prestigieux s’il en est chez les apprentis-intellectuels français. Ayant eu l’occasion de feuilleter quelques-unes des anthologies de textes fondamentaux et des aide-mémoires proposés aux candidats, j’ai eu la surprise de voir que le darwinisme (qui est pourtant LA grande révolution scientifique et intellectuelle de l’Occident à propos de la nature) était purement et simplement ignoré ! Mais l’étudiant aura sans doute pu se consoler de cet « oubli » en lisant ce que Heidegger a dit sur l’animal.

Dominique Lestel

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