Temp-éré

traces

d’autres heurts

de ces préfaces qu’on lit à la fin


Animal

Dernière mise à jour 2017-02-12 19:56:40 GMT. 0 commentaires. Haut.

animal

Repenser l’éthologie (et l’ethnologie)

La question des cultures animales et des associations entre l’homme et l’animal dans les cultures humaines pose celle des rapports entre l’histoire et l’Evolution, entre la phylogenèse et le progrès — et plus généralement celle des différences et des similitudes qui lient l’homme et l’animal. Il s’agit d’une question délicate parce que si on la prend au sérieux, elle disqualifie l’organisation universitaire des savoirs qui est précisément fondée sur la dichotomie entre l’homme et l’animal. Je crois que nous n’avons pas suffisamment conscience de ce que les nouveaux objets et les approches inédites de l’éthologie nous obligent à reconceptualiser totalement cette dernière. Qu’est-ce que l’éthologie ? La question doit être clairement posée. Les réponses qui lui sont habituellement données sont rarement satisfaisantes. Elles sont trop consensuelles. Science de l’étude du comportement animal, lira-t-on. Ou science des sociétés animales. Aucune de ces caractérisations n’est pleinement acceptable. Toutes présupposent qu’il est possible de se satisfaire d’une réponse qui se révèle vite trop restrictive. Dans le cas de la question des cultures chimpanzées, par exemple, on sent bien que la question cruciale est moins celle des cultures chimpanzées sensu stricto, que celle, plus problématique, des rapports entre cultures chimpanzées et cultures humaines. Le problème n’est pas tant de savoir ce qui différencie les unes et les autres, ou ce qui les rapproche, que de savoir pourquoi nous attachons tant d’importance à mettre les cultures humaines à part. La blessure narcissique que j’ai évoquée plus haut, qui reconnaît à l’animal la possibilité d’être un sujet ou un individu, voire une personne, doit être repansée – elle doit être soignée dans une perspective plus fraternelle. La discussion peut alors s’engager dans deux direction. La première consiste à établir une liste des caractéristiques qui existent chez les unes et non chez les autres. La deuxième direction se demande ce que sont les cultures humaines pour pouvoir poser la question des cultures chimpanzées, et ce que sont les cultures chimpanzées pour être incapables de le faire. Autrement dit, qu’est-ce qu’une culture qui peut envisager cette hypothèse d’une pluralité des cultures alors qu’elle reste enfermée dans ses propres caractérisations de façon autiste ? On remarquera que la culture du Moyen Âge était aussi autiste-que les cultures chimpanzées de ce point de vue, et que l’explication phylogénétique n’est que partiellement satisfaisante. Il s’agit donc de réinventer l’éthologie, non en la restreignant à une science du comportement animal mais en l’ouvrant comme science du contrôle et de l’interprétation. L’éthologie est fondamentalement une postcybernétique et une herméneutique. Pourquoi devrait-on restreindre l’éthologie à l’animal ? Pourquoi ne pas l’étendre au végétal et à l’artefact ? Mais il s’agit aussi de réinventer l’ethnologie. Si l’ethnologie est la science des peuples, comme se plaisent à le dire les ethnologues, pourquoi en exclure l’animal ? A-t-on jamais vu une culture humaine purement humaine ? Toute culture humaine n’est-elle pas aussi une culture animale ? Les sociétés animales les plus complexes ne le sont-elles pas suffisamment pour intéresser les ethnologues ? Et les sociétés animales les plus complexes ne le sont-elles pas suffisamment pour intéresser les éthologues ? C’est bien ainsi, finalement, que doit être compris le titre de mon essai — non tant dans une perspective strictement phylogénétique que j’ai toujours soigneusement évitée dans ces pages, que dans une perspective écologique : le phénomène culturel est intrinsèquement animal, et les sociétés humaines ne font pas exception. L’éthologie est-elle pour autant idéologiquement dangereuse ? Contrairement à ce que j’ai entendu un étudiant dire dans un cours de troisième cycle en sciences sociales qu’on m’avait invité à faire il n’y a pas si longtemps, il n’est pas idéologique de vouloir comparer les sociétés animales et les sociétés humaines.
C’est ne pas vouloir le faire sur la base d’arguments théologiques (les sociétés humaines seraient tellement « spéciales » qu’il faudrait les étudier à part) qui l’est. Je n’ai jamais prétendu que l’éthologie pourrait résoudre tous les problèmes, mais je soutiens que tout problème que rencontre une société humaine a une dimension éthologique qu’il est important de prendre en compte pour tenter de le résoudre et de le comprendre. J’ajouterai qu’il me semble indispensable d’initier à l’éthologie tout spécialiste de sciences sociales et tout « décideur » potentiel — à condition toutefois que les limites de l’éthologie soient clairement précisées et discutées. Les avantages de cette formation en éthologie ne seraient pas tant empiriques (les résultats de l’éthologie actuelle) que conceptuels (les approches et les méthodologies de l’éthologie sont d’une grande efficacité).
Je crois que le fond du problème, comme je l’ai montré à propos des singes parlants en 1995, est que nous avons encore d’incroyables difficultés à passer d’un darwinisme romantique (considérer que nous sommes des espèces de singes, posture intellectuelle un peu dandy) à un darwinisme réel (nous sommes vraiment des singes et nous devons savoir dans le détail ce qui nous distingue des autres espèces de primates)*

* Quant aux élites intellectuelles françaises, un seul exemple suffira à montrer le désastre de la situation actuelle vis-à-vis de ces questions : il y a peu, « la nature » était un des thèmes au programme de l’agrégation de philosophie – concours prestigieux s’il en est chez les apprentis-intellectuels français. Ayant eu l’occasion de feuilleter quelques-unes des anthologies de textes fondamentaux et des aide-mémoires proposés aux candidats, j’ai eu la surprise de voir que le darwinisme (qui est pourtant LA grande révolution scientifique et intellectuelle de l’Occident à propos de la nature) était purement et simplement ignoré ! Mais l’étudiant aura sans doute pu se consoler de cet « oubli » en lisant ce que Heidegger a dit sur l’animal.

Dominique Lestel


Milieu

Dernière mise à jour 2017-02-12 18:04:22 GMT. 0 commentaires. Haut.

Le même sujet comme objet dans différents milieux

Je prends comme exemple un chêne qui est peuplé de nombreux sujets animaux et est appelé à jouer un rôle différent dans chaque milieu. Puisque le chêne apparaît aussi dans divers milieux humains, je commence par ceux-ci.

Dans le milieu absolument rationnel du forestier, qui doit déterminer quels troncs de sa forêt sont bons à abattre, le chêne voué à la hache n’est rien d’autre qu’une brasse de bois que le forestier essaye de mesurer avec précision. Il ne fera guère attention à l’écorce boursouflée qui ressemble fortuitement à un visage humain.

Le même chêne dans le milieu magique d’une petite fille pour qui la forêt est encore peuplée de gnomes et de lutins : la petite fille s’épouvante pour le chêne qui la regarde avec son visage méchant. Le chêne tout entier s’est transformé en dangereux démon.

Pour le renard qui a bâti sa tanière entre les racines du chêne, celui-ci s’est transformé en un toit solide qui le protège avec sa famille des intempéries. L’arbre ne possède ni la tonalité d’exploitation qu’il a dans le milieu du forestier, ni la tonalité de danger qu’il a dans le milieu de la petite fille, mais simplement une tonalité de protection. Le reste de sa morphologie ne joue aucun rôle dans le milieu du renard.

Le chêne présente également une tonalité de protection dans le milieu de la chouette. Mais cette fois-ci ce ne sont pas les racines, lesquelles restent complètement en dehors de son milieu, mais les énormes branches qui lui servent de rempart.

Avec ses nombreuses ramifications qui offrent des tremplins commodes, le chêne acquiert pour l’écureuil la tonalité d’ascension, et, pour les oiseaux chanteurs qui construisent leurs nids dans les ramifications plus élevées, il reçoit l’indispensable tonalité de support.

Selon les différentes tonalités actantielles, les images-perceptions des nombreux pensionnaires du chêne sont formées différemment. Chaque milieu découpe dans le chêne une certaine partie dont les propriétés sont aptes à former aussi bien les porteurs de signes perceptifs que les porteurs de signes actantiels de leurs cercles fonctionnels. Dans le milieu de la fourmi, l’ensemble du chêne disparaît derrière son écorce craquelée dont les vallées et collines deviennent le terrain de chasse des fourmis.

Le bostryche cherche sa nourriture sous l’écorce qu’il fait sauter. C’est là qu’il dépose ses oeufs. Ses larves creusent leurs galeries sous l’écorce où, protégées des dangers du monde extérieur, elles continuent de se nourrir. Mais elles ne sont pas totalement protégées. Car elles sont poursuivies non seulement par le pic qui détache l’écorce par de puissants coups de bec, mais aussi par l’ichneumon, dont la fine tarière pénètre comme dans du beurre le bois du chêne qui est dur dans tous les autres milieux, et extermine les larves en leur inoculant ses oeufs. De ceux-ci sortent des larves qui se gavent de leur victime.

Dans les cent différents milieux de ses habitants, le chêne joue en tant qu’objet un rôle des plus variables, avec telle partie ou avec telle autre. Les mêmes parties sont grandes ou sont petites. Son bois est dur ou tendre. Il sert pour se protéger ou pour attaquer.

Si l’on voulait récapituler toutes les propriétés contradictoires que le chêne présente en tant qu’objet, il en résulterait un chaos. Et pourtant elles ne sont que les parties d’un sujet, en soi solidement structuré, qui supporte et préserve tous les milieux, sans jamais être reconnu de tous les sujets de ces milieux, et ne jamais pouvoir l’être.

Jakob von Uexküll

 


Je suis

Dernière mise à jour 2010-02-20 22:40:45 GMT. 0 commentaires. Haut.

« Ma souffrance a commencé bien avant ma naissance. Dès que mes parents se sont rencontrés je me suis mise à souffrir. Je n’étais pas encore conçue. Moitié dans le ventre de ma mère, moitié dans les couilles de mon père, déjà, je souffrais. »

(. . .)

La rencontre d’un couple est régie par des lois qui ne doivent pas grand-chose au hasard. Les sociologues ont facilement découvert les lois objectives qui préludent à ces rencontres : la proximité géographique, la strate sociale, les intérêts, les activités, les intentions communes. Mais il y a d’autres lois, plus secrètes, plus motivantes. Elles n’apparaissent à personne, surtout pas aux intéressés.

Dès les premiers jours, dès les premières coordinations du couple, un contrat implicite se signe dans l’inconscient des participants. Dès les premières articulations, une manière de fonctionner ensemble va établir les lignes de force du couple. Ce n’est que dix ou vingt ans plus tard, quand les interactions du couple auront évolué jusqu’à la caricature qu’on prendra conscience de ce qui était écrit dès les premiers gestes de la formation du couple.

Lors de la première relation sexuelle, il y a toujours au moins six personnes : l’homme et la femme qui se rencontrent, plus leurs parents respectifs. Sans compter les voisins, la culture, les conventions sociales et l’histoire du pays qui participent à cette intimité. L’acte sexuel est certainement un acte total, historique et culturel, même si toutes les fonctions génitales et glandulaires sont nécessaires à cette rencontre. Pour le comprendre scientifiquement, il faut isoler une part de cette réalité, nommer la séquence qu’on a décidé d’observer, exclure tout ce qui peut intervenir dans cet acte et qu’on a décidé de ne pas étudier. C’est dire à quel point la science pactise avec l’arbitraire !

Ce qui m’intéressait pour cette patiente qui souffrait moitié dans le ventre de sa mère, moitié dans les couilles de son père, c’était la motivation inconsciente, le contrat implicite qui avait dû préluder à la rencontre de ses parents.

Au cours de la psychothérapie, peu à peu, se dessine un couple de parents sadiques. C’est à qui masochisera l’autre. L’homme a pour lui le muscle et l’argent. Elle rétorque par des représailles ménagères et affectives. Il lui arrive souvent de s’enfermer avec sa femme. Alors, longuement, il savoure la peur qu’il lui inflige en retroussant ses manches avant de la cogner. Pour le rendre impuissant, elle s’est rendue obèse. Elle a transmis à ses enfants la haine du père qui, quelques années plus tard, devait souffrir d’un abandon et d’une solitude extrême. C’est au cours d’un acte sadique que la patiente a été conçue : son père a engrossé sa mère pour la punir d’un achat trop coûteux. Est-il possible d’être le fruit d’une telle signification sans que cela influe sur la construction du psychisme ?

Généralement, les couples se forment parce qu’ils ont des structures mentales compatibles, des demandes inconscientes complémentaires. Les anxieux se rencontrent et s’épousent entre eux, méprisant mais enviant ceux qui ne sont pas soucieux, et qu’ils nomment « inconscients ». Les déséquilibrés, impulsifs, instables insouciants, s’épousent entre eux. Le divorce est écrit dans leur contrat implicite. Les enfants de ces couples répètent souvent la même biographie, le même mariage, les mêmes schémas que leurs parents.

Les études génétiques démontrent l’importance de l’hérédité dans ces comportements sociopathiques. Les enfants issus de ces couples, séparés d’eux à leur naissance et élevés par une famille adoptive, possèdent à peu près la même probabilité d’exprimer cette manière de vivre que les enfants élevés par leurs parents biologiques.

(. . .)

Il n’y a donc pas opposition entre nature et culture, mais au contraire connivence.

Mais l’environnement humain, par la suite, pourra favoriser ou réprimer l’expression de cette tendance.

Boris Cyrulnik


Libre

Dernière mise à jour 2017-02-12 18:05:24 GMT. 0 commentaires. Haut.

En résumé, la liberté, répétons-le, ne se conçoit que par l’ignorance de ce qui nous fait agir. Elle ne peut exister au niveau conscient que dans l’ignorance de ce qui meuble et anime l’inconscient. Mais l’inconscient lui-même, qui s’apparente au rêve, pourrait faire croire qu’il a découvert la liberté. Malheureusement, les lois qui gouvernent le rêve et l’inconscient sont aussi rigides, mais elles ne peuvent s’exprimer sous fa forme du discours logique. Elles expriment la rigueur de la biochimie complexe qui règle depuis notre naissance le fonctionnement de notre système nerveux.

Il faut reconnaître que cette notion de liberté a favorisé par contre l’établissement des hiérarchies de dominance puisque, dans l’ignorance encore des règles qui président a leur établissement, les individus ont pu croire qu’ils les avaient choisies librement et qu’elles ne leur étaient pas imposées. Quand elles deviennent insupportables, ils croient encore que c’est librement qu’ils cherchent à s’en débarrasser.

(…)

A-t-on pensé aussi que dès que l’on abandonne la notion de liberté, on accède immédiatement, sans effort, sans tromperie langagière, sans exhortations humanistes, sans transcendance, à la notion toute simple de « tolérance » ? Mais, là encore, c’est enlever à celle-ci son apparence de gratuité, de don du prince, c’est supprimer le mérite de celui qui la pratique, comportement flatteur empreint d’humanisme et que l’on peut toujours conseiller, sans jamais l’appliquer, puisqu’il n’est pas obligatoire du fait qu’il est libre. Pourtant, il est probable que l’intolérance dans tous les domaines résulte du fait que l’on croit l’autre libre d’agir comme il le fait, c’est-à-dire de façon non conforme à nos projets. On le croit libre et donc responsable de ses actes, de ses pensées, de ses jugements. On le croit libre et responsable s’il ne choisit pas le chemin de la vérité, qui est évidemment celui que nous avons suivi. Mais si l’on devine que chacun de nous depuis sa conception a été placé sur des rails dont il ne peut sortir qu’en « déraillant », comment peut-on lui en vouloir de son comportement ? Comment ne pas tolérer, même si cela nous gêne, qu’il ne transite pas par les mêmes gares que nous ? Or, curieusement, ce sont justement ceux qui « déraillent », les malades mentaux, ceux qui n’ont pas supporté le parcours imposé par la S.N.C.F., par le destin social, pour lesquels nous sommes le plus facilement tolérants. Il est vrai que nous les supportons d’autant mieux qu’ils sont enfermés dans la prison des hôpitaux psychiatriques.

Henri Laborit


Fragile

Dernière mise à jour 2010-02-21 16:25:29 GMT. 0 commentaires. Haut.

Accepter d’être fragile

Deux postures traversent chacun de nous : se donner comme idéal l’individualisme et choisir de rester dans la maîtrise (en combattant toute fragilité) ou bien au contraire accepter sa fragilité, c’est-à-dire assumer pleinement sa condition humaine. En chacun de nous ces deux tendances existent, il nous appartient de choisir.

Accepter notre fragilité, en faire le motif de notre vie (comme une musique a son thème) passe donc par l’abandon d’une manière individualiste de se vivre, selon laquelle la fragilité n’est que faiblesse et semble une menace permanente contre laquelle il faut lutter — tout en sachant obscurément que le combat est perdu d’avance… C’est accepter de ne pas faire de son moi un empire dans l’empire ; de ne pas être propriétaire de soi-même, de ne pas être une unité indivisible et forte de ses appartenances, campée dans ce qu’elle est, se tenant à la devise « Je suis ce que je suis », et donc opposée à tout changement, vécu alors comme un danger. C’est également accepter de ne pas garder le contrôle de soi, un contrôle qui empêche toute jouissance (puisque dans la jouissance on ne se possède plus), et qui limite les joies aux petits plaisirs du propriétaire.
(…)

Accepter, savoir composer

Être un sujet fragile, c’est également sortir d’une guerre ordonnée par une logique binaire : l’un ou l’autre. C’est penser que l’un peut composer avec l’autre. Ce que nous perdons en force, nous le gagnons alors en puissance. Nous ne sommes plus confinés dans la casemate d’un moi fort en lutte contre tout ce qui n’est pas lui. Une fois ouvertes les portes de notre forteresse, la respiration rétablie, nous participons du paysage qui nous entoure…

C’est savoir que je ne me réduis pas à ce que je suis, mais que je suis multiple, que je peux penser autrement que je pense, ressentir autrement que je ressens. Que je suis composé de nombreux moi, à commencer par les identifications que j’ai faites à mes deux parents : j’ai pris chez l’un et chez l’autre des désirs, des idéaux par définition distincts, souvent contradictoires, ils mènent leur jeu en moi, c’est à partir d’eux que je fais ma cuisine personnelle.

C’est encore dire que « je » n’est pas « moi », pas seulement ma conscience ni mon corps, pas seulement ce que je me représente de moi… « Je est un autre », disait le poète Rimbaud. Ce que chacun peut constater en s’observant un peu. Dire « Je désire » ou « Je pense », c’est faire un raccourci, certes pratique dans le quotidien, mais un raccourci incertain. Plutôt que de dire « Je pense donc je suis », il faudrait dire : « Je suis où la pensée (le désir) me vient. » « Je » n’est pas « moi », pas seulement moi, mais aussi un autre qui pense et qui désire en moi ; pas seulement l’autre inconscient décrit par la psychanalyse, mais peut-être aussi tout ce qui est autre et participe de moi : en synthèse, la situation concrète dans laquelle je suis, et que je suis. Il est en effet impossible de me représenter ailleurs que dans le temps et l’espace où je vis : dans cette époque, dans cette société, dans ce pays, à travers les choses que je vois, les personnes que je rencontre, les paroles que j’entends.

(…)

S’opposant au monde en cherchant à le dominer, l’individualiste le perd. Se sachant une partie d’un monde dont il dépend, le sujet fragile s’embarque dans son mouvement.

Jean-Claude Liaudet


Attendre

Dernière mise à jour 2010-02-21 18:58:18 GMT. 0 commentaires. Haut.

Dans cette puissance de l’oubli réside l’intelligence du sentir. Car il est intelligent de tout garder dans l’oubli pour que rien ne soit oublié et pour être prêt à user pour le mieux de ses expériences acquises. C’est jusqu’à cette forme de sentir que devrait conduire l’induction : elle déterminerait la nature de la modification thérapeutique et celle de la relation.
Il est facile de comprendre pourquoi ce sentir propre au vivant est le lieu de la modification. On peut le montrer de plusieurs façons. Lorsqu’on supprime le contrôle de la conscience et de l’intellect, on laisse libre cours non pas à l’inconscient, mais à une sensorialité qui ébranle la fixité de notre appréhension habituelle des choses et des êtres. Le mal-être, quelle que soit sa forme, relève toujours de la rigidité et de l’étroitesse. Or ce sentir se caractérise par une circulation incessante, une mise en communication et en correspondance. En d’autres termes, si nous allons mal, c’est que nous ne voyons pas, que nous n’entendons pas, que nous ne sentons pas. En nous immergeant dans le sentir sans réflexion, nous réapprenons la finesse et la perspicacité du sentir. La solution de nos problèmes se trouve au-dehors, dans une appréhension nouvelle de notre situation. Pour cela, il s’agit de laisser venir à nous tout ce qui est alentour. Ce sentir propre au vivant est d’abord un laisser se mélanger toutes les données et ensuite une attente que tout retrouve sa place.

Le sens n’a plus d’intérêt lorsque les sens fourmillent.

La parole évocatrice peut alors se rassembler dans le silence, un silence gorgé de mots, pourri de significations et fertile comme le terreau

François Roustang


Normal

Dernière mise à jour 2010-02-22 19:14:01 GMT. 0 commentaires. Haut.

Il n’y a pas non plus un seul être humain qui soit « normal » au même sens que celui qui vient d’être indiqué. P. Schröder définit le psychopathe comme un être humain qui, par sa complexion psychique constitutionnelle, ou bien souffre lui-même, ou bien fait souffrir la société des hommes. D’après ce qui a été dit plus haut, il pourrait tout d’abord sembler que, selon cette définition, nous fussions tous sans exception des psychopathes, car chacun de nous « souffre » (leidet) d’être contraint par la responsabilité rationnelle, tantôt à tenir en lisière ses types d’action et de réaction innés, et tantôt à suppléer à leur défaillance. Pourtant la pertinence et l’utilité de l’image conceptuelle de Schröder apparait dès lors qu’on donne au verbe « souffrir » son acception médicale. Avec l’élargissement, typique chez les êtres domestiqués, de l’étendue de la plage de variation, la moyenne des comportements sociaux innés chez l’être humain joue à l’intérieur de marges très importantes, de telle sorte que le concept de « normal », en ce qui concerne les impulsions tendancielles de son comportement, est chez lui aussi difficile à déterminer qu’en ce qui concerne ses caractères corporels distinctifs. De là vient que, d’un homme à l’autre, les performances de la compensation régulatrice tributaire de la morale rationnelle, sont extrêmement différentes. Mais, même si nous laissons complètement tomber le concept de normal, la frontière posée par Schröder entre l’être sain et le psychopathe conserve toute sa justesse. Elle tire son origine du fait que la structure supérieure de la personnalité de l’être humain ainsi que sa morale sociale rationnelle font brutalement naufrage quand les aptitudes compensatrices qui sont tributaires de ces dernières excèdent leurs forces. Dans son comportement, l’homme devient alors tantôt un asocial, et tantôt un malade, c’est-à-dire qu’il développe ce que la psychopathologie désigne par névrose et plus particulièrement, par symptôme névrotique. Pour appliquer à ce processus pathologique une comparaison empruntée à la psychopathologie : l’homme intellectuellement sain ne se comporte pas, par rapport au psychopathe, comme un être corporellement sain par rapport à un être corporellement malade, mais exactement comme un malade cardiaque avec une défaillance cardiaque compensée, par rapport à un malade cardiaque affecté d’un vitium cordis décompensé. Cette comparaison symbolise très bien le degré d’exactitude de la frontière entre l’être sain et le psychopathe et fait directement comprendre l’importance et le caractère imprévisible des différences individuelles qui séparent les uns des autres les individus réputés normaux quant à leur tolérance à l’endroit des lourdes contraintes de la morale.

Konrad Lorenz


Fou

Dernière mise à jour 2017-02-12 19:54:08 GMT. 0 commentaires. Haut.

fou

La qualité essentielle de l’homme, c’est d’être fou. Tout le problème est de savoir comment il soigne sa folie. Si vous n’étiez pas fou, comment voudriez-vous que quelqu’un soit amoureux de vous ? Et les fous que l’on met dans les asiles psychiatriques sont des types qui ratent leur folie.

François Tosquelle


Peut-être

Dernière mise à jour 2010-02-20 22:48:39 GMT. 0 commentaires. Haut.

6.431 – Ainsi dans la mort, le monde n’est pas changé, il cesse.

6.4311 – La mort n’est pas un événement de la vie. On ne vit pas la mort.

Si l’on entend par éternité non la durée infinie mais l’intemporalité, alors il a la vie éternelle celui qui vit dans le présent.

Notre vie n’a pas de fin, comme notre champ de vision est sans frontière.

6.4312 — L’immortalité de l’âme humaine, c’est-à-dire sa survie éternelle après la mort, non seulement n’est en aucune manière assurée, mais encore et surtout n’apporte nullement ce qu’on a toujours voulu obtenir en en recevant la croyance. Car quelle énigme se trouvera résolue du fait de mon éternelle survie ? Cette vie éternelle n’est-elle pas aussi énigmatique que la vie présente ? La solution de l’énigme de la vie dans le temps et dans l’espace se trouve en dehors de l’espace et du temps.

(Ce n’est pas la solution des problèmes de la science de la nature qui est ici requise.)

6.432 – Comment est le monde, ceci est pour le Supérieur parfaitement indifférent. Dieu ne se révèle pas dans le monde.

6.4321 – Les faits appartiennent tous au problème à résoudre, non pas à sa solution.

6.44 – Ce n’est pas comment est le monde qui est le Mystique, mais qu’il soit.

6.45 – La saisie du monde sub specie ceterni est sa saisie comme totalité bornée.

Le sentiment du monde comme totalité bornée est le Mystique.

6.5 – D’une réponse qu’on ne peut formuler, on ne peut non plus formuler la question.

Il n’y a pas d’énigme.

Si une question peut de quelque manière être posée, elle peut aussi recevoir une réponse.

6.51 — Le scepticisme n’est pas irréfutable, mais évidemment dépourvu de sens, quand il veut élever des doutes là où l’on ne peut poser de questions.

Car le doute ne peut subsister que là où subsiste une question ; une question seulement là où subsiste une réponse, et celle-ci seulement là où quelque chose peut être dit.

6.52 — Nous sentons que, à supposer même que toutes les questions scientifiques possibles soient résolues, les problèmes de notre vie demeurent encore intacts. A vrai dire, il ne reste plus alors aucune question ; et cela même est la réponse.

6.521 — La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème.

(N’est-ce pas la raison pour laquelle les hommes qui, après avoir longuement douté, ont trouvé la claire vision du sens de la vie, ceux-là n’ont pu dire alors en quoi ce sens consistait ?)

6.522 — Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le Mystique.

6.53 — La méthode correcte en philosophie consisterait proprement en ceci : ne rien dire que ce qui se laisse dire, à savoir les propositions de la science de la nature — quelque chose qui, par conséquent, n’a rien à faire avec la philosophie —, puis quand quelqu’un d’autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer toujours qu’il a omis de donner, dans ses propositions, une signification à certains signes. Cette méthode serait insatisfaisante pour l’autre — qui n’aurait pas le sentiment que nous lui avons enseigné de la philosophie — mais ce serait la seule strictement correcte.

6.54 — Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen — en passant sur elles — il les a surmontées. (Il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté.)

Il lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde.

Ludwig Wittgenstein


Viol

Dernière mise à jour 2017-02-12 17:57:30 GMT. 0 commentaires. Haut.

Les premiers hommes ont, semble-t-il, occupé toutes sortes d’habitats a l’intérieur d`une zone de régions tropicales et semi-tropicales allant de l’Ethiopie à l’Afrique méridionale. La population était peu nombreuse, clairsemée. vivant en groupes qui dépendaient principalement de la cueillette des noix, des graines et des plantes, accessoirement du dépeçage de cadavres d’animaux tués par d`autres prédateurs et peut-être de la chasse à quelques petits mammifères. Cueillette et chasse persistèrent comme unique mode de vie des hommes jusqu’au développement de l’agriculture voilà quelque dix mille ans.
Selon une opinion communément admise. voilà, pour citer Thomas Hobbes, une existence « dure, brutale et brève ». Au cours des trente dernières années, de nouvelles études anthropologiques portant sur les derniers groupes humains qui adoptaient encore ce moyen de subsistance (les Bochimans. les Hadza et certains Pygmées en Afrique, quelques groupuscules en Inde et en Asie du Sud-Est. certains aborigènes d’Australie, Inuits d`Arctique et indigènes des forêts tropicales d`Amérique du Sud) ont apporté un éclairage fascinant sur la façon dont les hommes ont vécu durant l’énorme majorité de leur histoire et dont ils se sont intégrés à leur environnement. Ces travaux ont montré qu’il était autrefois relativement facile d`extraire une nourriture suffisante des écosystèmes naturels alors beaucoup plus productifs que ceux au sein desquels vivent aujourd’hui ces Sociétés marginales.

(. . .)

Ce qui ressort de ces nouvelles recherches. c’est une vue plus positive des groupes pratiquant la chasse et la cueillette. En général, ils ne vivent pas sous la menace constante de la famine. Ils ont plutôt un régime bien équilibré fondé sur une large gamme des ressources alimentaires disponibles. Cette grande variété de nourriture ne représente normalement qu’une faible proportion de la totalité des aliments produits par leur environnement. La recherche de la nourriture n`occupe qu’une petite partie de la journée, laissant beaucoup de temps libre pour les loisirs et les activités cérémonielles. La plupart de ces groupes se contentent de très peu : leurs besoins sont limités et une abondance de provisions constituerait une entrave à leur style de vie nomade. Le mode de vie varie au rythme des saisons. Chaque groupe est constitué de vingt-cinq à cinquante personnes. Les cérémonies, mariages et autres activités sociales sont l’occasion de rassemblements plus importants. Au sein d’un groupe. la notion de propriété de la nourriture n’existe pas : les aliments sont à la disposition de tous.

(. . .)

Au cours des quelque huit mille ans qui se sont écoulés depuis l’apparition de sociétés agricoles sédentaires, l’histoire humaine, dans son acception la plus large, a tourné autour de l’acquisition et de la distribution des surplus alimentaires et des usages qu’on en faisait. L’importance des surplus disponibles pour telle ou telle société a déterminé le nombre et l’étendue des autres fonctions – religieuses, militaires, industrielles, administratives et culturelles – qu’elle peut supporter. Sans ce surplus, il aurait été impossible de nourrir des prêtres, une armée, des ouvriers, des administrateurs et des intellectuels. Le lien était peut-être plus évident dans les sociétés primitives plus simples, mais il existe encore dans les sociétés contemporaines. Dans l’Europe médiévale, comme dans bien d’autres sociétés féodales et quasi féodales, il existait un lien direct entre la surface de terre possédée et les prestations de service militaire ; et l’Eglise obtenait de quoi nourrir ses serviteurs soit parce qu’elle possédait directement la terre, soit en percevant une dîme. La redistribution de la nourriture est un phénomène qu’on retrouve aussi bien au sein des sociétés que dans les rapports entre sociétés. Toutes doivent disposer d’un mécanisme organisant la répartition des surplus alimentaires aux non-fermiers. Ce peut être grâce à la possession directe des terres par les dirigeants les élites et les organisations religieuses – comme c’était le cas dans les sociétés préindustrielles. Ou bien grâce a un mécanisme de marché (appuyé par d’importantes subventions), comme c’est le cas dans les sociétés occidentales industrialisées d’aujourd’hui. Ou encore grâce à des mécanismes religieux, sans doute renforcés par la menace de la force, comme dans de nombreuses sociétés antiques, voire par l’emploi de la force, comme l’a démontré l’Union soviétique au début des années trente, à l’époque de la collectivisation et de l’industrialisation. Le développement de grands Etats et d’empires a permis d’extraire un surplus de nourriture des territoires soumis en incitant de diverses façons leurs habitants à installer des cultures conçues pour la puissance dominante.

Clive Ponting


Peur

Dernière mise à jour 2017-02-12 18:06:57 GMT. 0 commentaires. Haut.

On n’a jamais vu quelqu’un devenir fanatique de nature à partir d’une argumentation rationnelle. C’est un élan, une tonalité, une révélation ! Quelle erreur alors, que de vouloir faire une « éducation à l’environnement » en apprenant d’abord une foule de données scientifiques.

L’intérêt pour le détail du fonctionnement biologique de la nature ne vient qu’à ceux qui ont d’abord un attrait sensible, à ceux que ça intéresse.

« Connaître pour aimer » a-t-on pu lire de nombreuses fois comme slogan, en livres et en pancartes. C’est la charrue avant les boeufs ! L’ouverture émotionnelle est le premier pas indispensable. Et pas du pseudo dans un parc de vision ! Mais des ambiances solitaires où les troncs perdus dans le brouillard se ressemblent tous, des sentiers qui finissent traîtreusement en succions dans la vase des roselières, des glaciers balayés par le blizzard. Vraie nature, sans apprêt, qui se fout de notre vie et de notre mort, qui est là comme elle était, comme elle sera, à un milliard d’années de distance.

La peur qui s’éveille alors, est une part de la nature. Elle envahira tout et vous passerez au travers… Comme le Petit Chaperon Rouge avalé par le loup… Ce vieux conte initiatique, tellement édulcoré maintenant, nous disait qu’en passant dans le ventre du fauve, on en acquérait en ressortant tous les pouvoirs.

Car si vous laissez passer le courant sans vous affoler, vous ressortirez du ventre du loup. En en ayant fait le tour, si l’on peut dire. Une terreur affrontée, un objet effrayant auquel on s’identifie (comme les enfants qui jouent aux fantômes) perd son pouvoir. La nature reste énorme, indifférente, splendide et horrible à la fois. Mais elle vous a digéré. Maintenant vous en êtes ! Que pourriez-vous dire alors et faire contre, sans vous atteindre vous-même ?

Et si vous choisissez de rester sur l’autre rive, dans la sécurité des autoroutes et des miradors, pourquoi ne pas se rappeler quand même que la possibilité existera toujours de franchir la porte de la peur, d’explorer ses propres marécages, de sonder ses propres abîmes. Nul besoin de passer sur le divan du psychanalyste. La lande ou la savane, le papillon ou la couleuvre, sont, pour peu que vous collaboriez,

prêts à se charger de l’essentiel…

François Terrasson


Travail

Dernière mise à jour 2017-02-12 18:07:30 GMT. 0 commentaires. Haut.

Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l’homme, qui ne sont que les droits de l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au travail, qui n’est que le droit de la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heure par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers . . . Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une résolution virile ?

Paul Lafargue


D’instinct

Dernière mise à jour 2017-02-12 19:01:18 GMT. 0 commentaires. Haut.

Il serait tentant d’étudier cette préférence accordée aux facteurs de causalité.
Mais (comme l’ont prouvé les progrès de la physique et de la chimie) celui qui connait les lois des événements naturels n’a-t-il pas en mains le pouvoir de manoeuvrer ces phénomènes et de les « forcer à l’obéissance » ? Voila sans doute pourquoi l’Homme, et surtout l’Homme « urbanisé », a tendance, même lorsqu’il s’agit de biologie, à vouloir appliquer les lois de la physique : il satisfait ainsi son désir impatient de maitriser la nature, mais en même temps il renie l’objet primordial de la science, qui est la connaissance… la puissance, vitale, bien sur, n’est qu’un des aspects de cette connaissance scientifique.

D’ailleurs, cette puissance sans précédent sur les phénomènes naturels, entraîne en contrepartie de dangereuses conséquences ; nous avons fait éclater nos limites écologiques pour empiéter dans le domaine d’autres espèces : nous avons donc modifié notre environnement (y compris notre environnement social) à tel point qu’il nous est impossible de le reconnaitre. Dans un milieu qui n’est pas celui qui les avait conditionnés, les mécanismes de notre comportement s’affolent et se détraquent ; en fait, c’est l’existence même de l’espèce qui est menacée. Les ressources naturelles s’épuisent ou se détériorent, la population s’accroit monstrueusement, dans un milieu social de plus en plus contraignant, et sur lequel plane toujours la menace nucléaire. Nous sommes pris dans un cercle vicieux… mais, hélas, trop rares sont encore ceux qui en ont pris conscience. C’est la réussite même de notre comportement qui a abouti à cette situation : seuls une meilleure connaissance et un changement contrôlé de ce comportement pourraient nous en sortir.

Lorsque j’emploie l’expression « dérèglement du comportement », je veux parler plus précisément de la relation entre notre comportement et notre environnement ; c’est elle, et non un comportement isolé, qu’il faut donc étudier. Les recherches sur l’évolution nous ont aidés à mieux comprendre la relation environnement-comportement de l’animal : pourquoi ne pas les employer a mieux comprendre le comportement de l’homme ?

Nikolaas Tinbergen


Bout

Dernière mise à jour 2017-02-12 18:08:29 GMT. 0 commentaires. Haut.

Les plaisirs de l’égalité

Un nouveau modèle doit faire prendre conscience, par l’éducation donnée à tous les acteurs, de l’iniquité de l’atteinte portée aux droits symétriques de l’humain féminin que nous constatons. Mais cela ne suffira pas si ce nouveau modèle ne comporte pas, pour le genre masculin, une rétribution analogue à celle que la contraception institutionnalisée apporte au genre féminin. Quelle rétribution ? Ce peut être la libération de l’obligation de paraître, le fait de place dans d’autres registres que le registre sexuel par domination et contrainte l’accomplissement de soi et la considération intime que l’on en attend, la certitude de plaisirs librement consentis auprès de compagnes elles aussi désinhibées.

Rien ne doit être impossible ou interdit entre partenaires adultes avertis et consentants. Un de ces plaisirs sera sans doute celui de vivre à égalité, de façon nouvelle, une sexualité libre, hors de l’opacité d’une relation payante ou d’un rapport brutal de domination.

Theodore Zeldin écrivait : « Chaque fois que dans un couple, l’un réussit à traiter l’autre en égal et à écouter attentivement ce que dit l’autre, il change le monde même si c’est de façon infime. Il peut savourer personnellement et immédiatement le résultat. L’égalité dans le respect a remplacé l’égalité économique en tant qu’objectif immédiat. »  (Le Monde des livres, 24 janvier 2003.)

Cette prise de conscience du plaisir à parler d’égal à égal entre les sexes, dans une véritable compréhension intellectuelle et affective, est un des gains à attendre, pour les hommes aussi, du renversement du modèle archaïque dominant. Mais il faut avoir constamment présente à l’esprit la difficulté de l`entreprise, ne serait-ce que parce qu`elle demande à une moitié de l’humanité de se défaire de privilèges millénaires pour accéder à des bonheurs dans l’égalité dont nul ne lui a jamais fait envisager la simple possibilité, philosophes compris, ni tracé la charge rétributive éventuelle. Parvenir à l’égalité ne suppose pas de le faire par une victoire à l’arraché dans une « guerre ›› menée contre le genre masculin qui ne peut alors que se défendre, ou par des sanctions incompréhensibles au regard du schème dominant, mais par la coopération et l’alliance, changement de perspective qui suppose, on s’en doute, d’avoir déjà atteint, grâce à de multiples actions individuelles, le premier état de la révolution.

Françoise Héritier