L'enfant et le jeu

Conférence Salon de l'enfance Tours 1999

 

L'espace de l'enfant : le jeu

ou

se construire au cœur du jeu

 

Présentation

Je ne suis pas venu aujourd'hui pour vous asséner quelque vérité, mais pour poursuivre avec vous une réflexion que je mène depuis une vingtaine d'années sur l'aménagement de notre espace de vie.

C'est pourquoi, je vais faire court, pour que nous ayons le plus de temps possible pour réfléchir ensemble ; souvent, en effet, c'est plus facile de réfléchir à plusieurs.

Après deux ou trois tâtonnements, je me suis rendu compte qu'il valait mieux commencer par le début : l'espace de vie de l'enfant.

Je n'ai jamais perdu beaucoup de temps à réfléchir à l'espace de vie de l'adulte. D'autant moins que c'est un stade que je ne suis pas sûr d'avoir atteint.

Ma tendance actuelle serait même de revenir à une recherche antécédente à la situation d'enfance : par la création d'un "jardin", c'est réfléchir à la place de l'être humain dans l'espace "planète" qui m'amuse aujourd'hui.

 

Définitions

Pour essayer de parler le même langage, revenons à la définition du jeu.

Je me souviens d'une manifestation où était affiché : Le jeu est le travail de l'enfant. Cette phrase en fait hurler quelques-uns ici. Et je les comprends, j'ai un peu la même attitude face au travail, hurler !

Donc : Le JEU : du latin jocus, plaisanterie, de plaisant : ce qui plaît, ce qui est agréable. Y a t'il un âge où il est bon d'apprendre autre chose ?

Il n'est pas dit dans la définition, que c'est une activité, qui doit se dérouler dans un cadre précis. Il est même possible que ce soit le contraire et que ce soit les autres activités qui doivent s'inscrire dans ce cadre-là.

Quel autre but dans la vie que de trouver le plaisant, l'agréable.

Le JEU . . . c'est aussi, cette petite marge, entre deux éléments inertes, qui permet le mouvement de l'ensemble construit.

Cette image, parabolique, est la définition exacte du jeu qui nous concerne aujourd'hui. Il est seulement dommage, que dans cet exemple, aussi, la MARGE soit si étroite.

Mais c'est notre rôle de l'agrandir, de libérer le mouvement qui va construire quelque chose, ou quelqu'un, d'animé, de vivant, de plaisant, d'agréable

Quels mots pour cerner un peu mieux ce qui plaît, ce qui est agréable ?

Mouvement, sensation, émotion, découverte . . .

 

Etat des lieux

Essayons d'imaginer l'espace que nous attribuons à nos enfants, les lieux où ils ont la possibilité de mener une activité plaisante, agréable ; les espaces où ils découvriront librement le mouvement, la sensation, l'émotion.

Dans la maison, au prix du m2, c'est difficile, d'en attribuer 10 à l'enfant qui joue

Le grenier, avant, était souvent utilisé à cette fin

Je me souviens . . ., même à l'insu des parents.

On trouvait là, un lieu à l'abri des regards, avec de grandes malles, où étaient entassés pleins de rêves oubliés. Et ces rêves devenaient les nôtres.

Mais le grenier n'existe plus.

Dehors, il y a la rue, dangereuse. Dangereuse pour tout le monde, les petits et les grands. Peut-être parce que la rue a été FABRIQUEE, et qu'on n'a pas appris à y vivre.

La rue n'a pas été fabriquée "POUR" l'homme, seulement pour qu'il y passe vite, plus vite, trop vite.

C'est "intéressant" d'ailleurs de remarquer, comme la communication diminue quand le trafic augmente, sur une voie de communication.

Dehors, il y a aussi l'herbe, de moins en moins, et le peu qui reste est souvent interdit. Alors on appelle ça gazon, pelouse . . . c'est bien ce que je dis, même l'herbe . . . de moins en moins

La campagne aussi, est dangereuse. Enfin, elle fait surtout peur.

Mal éclairée la nuit, des bruits étranges, étrangers, des bêtes, inconnues, sales comme des taupes, méchantes comme des serpents. "Mais qu'est-ce que c'est que cet oiseau, qui m'empêche de dormir"

La campagne, la nature, je n'en parlerais pas plus ; on peut lire les détails dans l'excellent ouvrage de François Terrasson "La peur de la nature". Ce livre nous apprend à avoir peur, et comme d'habitude, quand on sait . . .

 

Actions

Maintenant, nous avons quelques éléments pour commencer la construction du jeu :

Un espace, clos, mais disponible. Un cube à défaut d'une bulle. 4 murs, 1 plancher, 1 plafond et quelques portes et fenêtres. Ca, c'est un espace rassurant, on connaît bien.

Mais c'est une coquille vide, dessinée comme un non-lieu, par quelqu'un qui ne s'est jamais allongé sur le sol, nu, pour voir "ce que ça donne".

J'ai essayé. C'est ef-fray-ant ; pire que dans la nature . . .

Donc, un cube ! Va falloir faire avec, maintenant, puisqu'on ne nous a pas demandé notre avis, ou qu'il coûtait trop cher pour des enfants.

On peut commencer à arrondir les angles.

Pas les angles du jouet qu'on va poser, après, au milieu de la pièce, non, les angles des murs, les angles entre les murs et le plafond, et ceux entre les murs et le plancher.

Ce serait, continuer le travail de l'architecte ! Aller plus loin ! Par une démarche complémentaire ! Puisque ce n'est pas sa fonction ;

La problématique de l'architecte, c'est de faire des fenêtres pour aérer, éventuellement évacuer, et faire entrer la lumière.

La notre sera plus de créer des ombres, des JEUX de lumières, au pluriel parce qu'il n'existe pas UNE lumière. Et même LA lumière c'est Une verte + Une bleue + Une rouge.

La fenêtre c'est aussi un jouet, je veux dire : un outil du jeu, qu'on utilisera comme observatoire. Parce que cette fermeture est d'abord une ouverture.

Une porte, c'est aussi une aventure. Pardon ! , je voulais dire une ouverture . . . quoique

Dans le domaine des lumières, on a aussi l'éclairage artificiel de l'espace, souvent des néons, impalpables, même à l'œil, cachés dans le plafond.

Je me souviens d'un lieu, à Bordeaux, où l'éclairage (une rampe de spots orientables au-dessus d'un jeu de podiums, comme une salle de spectacle, où la scène d'un théâtre), se commandait par un variateur à bouton.

Le mouvement de rotation, (ou de translation) modifie l'intensité de la lumière, ou de l'ombre.

Dans le domaine du "gros œuvre" encore, la moquette, ces revêtements poilus où il fait si bon se rouler, se frotter, sont proscrits.

Interdits parce que :

- Trop cher en entretien

- Et vecteurs potentiels de maladies par les acariens qu'ils abritent

(Dans le même ordre d'idée, on peut aussi condamner, c'est certainement en cours quelque part, les arbres. En effet, leur pollen devient allergisant, combiné à la pollution, en ville . . . on peut condamner, ou se donner les moyens d'objectifs plus existentiels)

Bon, on vient, là, de faire un gros travail !

L'espace de jeu de l'enfant commence à ressembler à un lieu "vivable"

Reste plus qu'a descendre le plafond et rapprocher les murs.

 

Détails

Je sens, qu'il y en a certains qui commencent à penser qu'il va tout falloir casser.

Rassurez-vous ! Je n'aime pas trop démolir le travail des autres.

Je voulais juste illustrer, la démarche qu'il nous faut avoir, face à l'espace de vie, de jeu, de l'enfant.

La réflexion à suivre.

Parce que le matériel, que l'on va ajouter, doit être conçu pour parfaire l'espace existant de l'enfant.

Par exemple : le buffet (ou le bahut, ou l'étagère), ce gros meuble que l'on installe dans le séjour.

Nous choisissons ce meuble, la plupart du temps, en tant qu'élément indépendant.

Du moins c'est ce que nous pensons

En fait nous avons dans l'inconscient, la forme de la pièce, les dimensions, même non mesurées, les couleurs, les lumières, une ambiance.

Et ce meuble que nous venons de choisir, soi-disant, c'est bien par rapport à l'environnement qui va le recevoir.

Nous devons imaginer l'espace de l'enfant sur ce même principe.

La différence fondamentale, c'est que l'enfant mesure la moitié de notre hauteur, en moyenne.

Ce qui veut dire que son espace repérable, contrôlable, maîtrisable, rassurant, est deux fois plus petit que le nôtre, dans tous les sens.

Je devrais dire "NOTRE" espace est deux fois trop grand pour lui

A cet âge-là, c'est pas jouable.

Nous allons donc devoir, faute de tout casser, ou d'être intervenu assez tôt, remodeler son espace d'évolution.

On va lui payer un buffet ! ! !

Et chaque porte s'ouvrira : une en tirant, l'autre en poussant, l'autre en tournant,

Et on en fera une en plastique, transparent en plus, une en bois, une en fer, même une en papier, qu'on peut déchirer.

Si le buffet est trop petit, on peut en mettre deux

Avec un pont, entre, pour communiquer de l'un à l'autre

Et un autre pour revenir

Et les deux pour nager dessous

J'ai oublié : le deuxième : une commode. C'est mieux, pour sauter, du buffet sur la commode, et de la commode sur le matelas.

Un matelas doux, épais, moelleux, accueillant.

Tellement doux, qu'on aurait envie d'y rester plus longtemps

Si accueillant que le jeu est fini

Enfin, peut-être pas.

 

Norme en fin

Sommes-nous bien dans un espace sécurisé ? Je veux dire : pour l'enfant ! Pas pour nous !

Un espace "à l a n o r m e" ?

L'enfant peut-il glisser, tomber, se coincer, sauter par dessus bord ?

Ne faut-il pas dresser quelque barrière ? Pour protéger qui ? !

A propos des barrières justement : la Norme dit :

L'intervalle entre les barreaux doit être . . . etc., etc.

La norme devrait dire : les barreaux sont interdits !

Je veux dire l'aspect, le symbole qu'ils renferment d'univers carcéral, que l'on retrouvera plus tard par la haie de Thuja.

Allons-nous accepter de nous laisser "engluer dans ce système dangereusement normatif" ?

(Ces derniers mots sont de Véronique Richebois, à propos du massacre des ados dans une école américaine.)

J'ai peur, quand on me parle de norme, de n'avoir que dix ans de retard sur l'Amérique . . .

Mais je suis sûr que maintenant, ensemble, nous allons trouver les moyens d'éviter cet écueil . . .

Pour que l'espace de jeu de l'enfant continue, après, quand il sera grand, à rester un espace de vie.

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